• Ballade sur le trépas de Bertrand Duguesclin

    Ballade sur le trépas de Bertrand Du Guesclin


      Estoc d'oneur et arbres de vaillance,
      Cuer de lyon esprins de hardement,
      La flour des preux et la gloire de France,
      Victorieux et hardi combatant,
      Sage en voz fais et bien entreprenant,
      Souverain homme de guerre,
      Vainqueur de gens et conquereur de terre,
      Le plus vaillant qui onques fust en vie,
      Chascun pour vous doit noir vestir et querre:
      Plourez, plourez, flour de chevalerie.


      O Bretaingne, ploure ton esperance,
      Normandie, fay son entierement,
      Guyenne aussi, et Auvergne or t'avence,
      Et Languedoc, quier lui son mouvement.
      Picardie, Champaigne et Occident
      Doivent pour plourer requerre
      Tragediens, Arethusa requerre
      Qui en eaue fut par plour convertie,
      Afin qu'a touz de sa mort les cuers serre;
      Plourez, plourez, flour de chevalerie.


      Hé! gens d'armes, aiez en remembrance
      Vostre pere, dont vous estiez enfant;
      Le bon Bertran qui tant ot de puissance,
      Qui vous amoit si amoureusement;
      Guesclin est mort; priez devotement
      Qu'il puist paradis conquerre;
      Qui dueil n'en fait et qui ne prie il erre.
      Car du monde est lumiere faillie:
      De tout honeur estoit la droicte serre:
      Plourez, plourez, flour de chevalerie.
     

    Souche d'honneur et arbre de vaillance,
    Coeur de lion plein de hardiesse,
    La fleur des preux et la gloire de France,
    Victorieux et hardi combattant,
    Sage en vos actions et bien entrepenant,
    Souverain homme de guerre,
    Vainqueur de gens et conquérant de terre,
    Le plus vaillant qui jamais fût en vie,
    Chacun pour vous doit se vêtir de noir
    Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie


    O Bretagne, pleure ton espérance,
    Normandie, fais son enterrement,
    Guyenne aussi et Auvergne avance-toi maintenant
    Et Languedoc, recherche ses actions.
    Picardie, Champagne, et Occident
    Doivent pour pleurer aller chercher
    Les Tragédiens, ou la nymphe Aréthuse
    Qui fut convertie en eau par ses pleurs
    Afin qu`à tous de sa mort le coeur se serre;
    Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie


    Hé! homme d'armes, gardez le souvenir
    De votre père, dont vous êtiez l'enfant;
    Le bon Bertrand qui tant eut de puissance,
    Qui vous aimait si amoureusement
    Guesclin est mort, priez dévotement
    Qu'il puisse gagner le paradis;
    Celui qui n'en fait dueil ni ne prie se trompe.
    Car du monde une limière est partie:
    De tout honneur il était la source directe:
    Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.

         

    Eustache Deschamps 
    (v. 1346-v.1406)

       Disciple du grand musicien Guillaume de Machaut et grand innovateur de genres poétiques, Deschamps fait ici l'éloge d'un des grands héros français de la Guerre de Cent Ans, et aussi des grandes valeurs chevaleresques en voie de disparition.


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